INTRODUCTION

 

J’ai voulu, dans cette page, décrire très succinctement les matériels qui ont permis l’établissement d’une communication téléphonique. Au tout début de façon humaine grâce au "manuel", puis de façon automatique grâce aux centraux téléphoniques électromécaniques. Vous verrez les quatre systèmes représentatifs de tout ce qui a fonctionné en France pendant des décennies, avant l’arrivée en force de l’électronique.

La première fois que j’ai présenté ces matériels, je le faisais en les décrivant oralement. Je me suis dit qu’il y aurait plus d’attrait (et que je serais plus crédible...) si l’on pouvait se parler en faisant "transiter" la voix dans ces vénérables matériels.

Je me suis donc procuré ces deux téléphones blancs (rassurez-vous, pas en ivoire) chez Emmaüs, et qui rappellent l’ancien temps. Je les ai quelque peu "trafiqués" pour les besoins de la cause. Puis, sur chacun des matériels, j’ai réalisé un point d’entrée et un point de sortie, pour y connecter ces deux téléphones. Je réalise alors l’établissement de la communication par action manuelle ou électrique sur les différents organes. Et miracle, après sonnerie, deux personnes soigneusement choisies au hasard peuvent se parler en imaginant le parcours de leur voix dans ces vieux matériels.

 

LE MANUEL

Ce standard, avec ces cordons et fiches, m’a été donné par un collègue, et néanmoins ami (Gilbert Bloudeau). Il a servi aux troupes allemandes pendant la dernière guerre. Je pense lui avoir donné une nouvelle vie: faire comprendre comment les premières communications téléphoniques étaient établies par les opératrices, celles qui en France étaient appelées "demoiselles du téléphone".

 

Alors comment ça marchait?

Lorsque la manivelle (magnéto) du téléphone de gauche est actionnée, un parmi un certain nombre de petits volets s’abaisse sur le standard. La ou le standardiste enfiche une première fiche dans le jack correspondant, et peut parler à la personne qui appelle. Elle ou il lui demande quel est le correspondant qu’elle veut joindre. Elle enfiche une fiche dans le jack correspondant au correspondant désiré, l’appelle en actionnant une manivelle (magnéto), lui dit qu’il va être mis en relation avec quelqu’un qui veut le joindre.

La ou le standardiste relie avec d’autres cordons le correspondant "demandeur" au correspondant "demandé", qui peuvent ainsi se parler. A tout moment, la ou le standardiste peut écouter la conversation ce qui, il faut bien le dire, constitue un désagrément certain.

LE SYSTEME STROWGER

 

La transition est toute trouvée! En Amérique, dans les années 1890, il se trouve qu’un monsieur Strowger, entrepreneur de pompes funèbres de son état, voit beaucoup d’affaires lui "passer sous le nez". Renseignement pris, il s’avère que l’une des standardistes de la compagnie de téléphone, la femme de l’un de ses concurrents, renseigne son mari en écoutant les conversations depuis son standard. Et c’est ainsi que naît le premier type d’une longue génération de centraux téléphoniques automatiques. Strowger, habile bricoleur, aidé d’un ami ingénieux, réalise le premier central téléphonique automatique qui portera son nom. Ces centraux seront installés dans de nombreux pays, y compris en France. Ils y fonctionneront de nombreuses décennies, bien sûr bénéficiant d’améliorations successives.

Pour la démonstration, il faut maintenant imaginer les téléphones blancs munis de cadran! Dans la partie basse du matériel Strowger se situe un organe tournant qui établit la connexion vers une ligne d’abonné parmi cent.

Le choix s’opère d’abord par un mouvement ascensionnel du chariot, l’arrêt se faisant sur une position parmi dix. Puis le chariot se met en rotation, et s’arrête sur une position parmi dix.

 

La combinaison de ces deux mouvements offre un choix de cent connexions. Mais, me direz-vous, si une autre personne désire joindre un correspondant dans la même centaine en même temps, que se passe t’il?

Eh bien, ce sont d’autres sélecteurs comme celui-ci, empilés les uns sur les autres, et reliés ensemble (multiplés) qui vont faire le travail. Tel était le principe du système Strowger, décrit ici très succinctement. Pour la démonstration, c’est moi qui actionne les électroaimants, mais deux personnes se parlent réellement, leur voix passant dans l’ancêtre.

LE SYSTEME ROTARY 7A

 

Le système Strowger a rendu de bons, loyaux et longs services adaptés au trafic téléphonique naissant. Est arrivé ce qui devait arriver: une nouvelle technologie, offrant plus de capacité, et de rapidité, l’a poussé vers la sortie sans pitié. Ces nouveaux autocommutateurs, de conception américaine, portaient l’appellation: Rotary 7A. Le premier fut installé au central Carnot, avenue Carnot à Paris en 1927. Il fonctionna pendant plus de 40 ans. Ces centraux équipèrent en majeure partie la région parisienne. La capacité des lignes pouvant être obtenues par un sélecteur est portée à 300 (triplée!).

Un arbre horizontal, en rotation permanente, entraîne par un jeu d’engrenages à 90° des arbres verticaux. Ceux-ci sont munis de roues dentées. En vis à vis, d’autres roues dentées, viennent engrener, à condition qu’un électroaimant soit actionné. Deux organes sont alors successivement mis en rotation. Le premier détermine, en fonction de sa position d’arrêt la dizaine de l’abonné. De même, le second détermine l’unité de ce même abonné. Alors, comment s’effectue le comptage?

 

Le circuit fondamental est constitué d’un tambour, comportant une succession de parties cuivrées et d’isolant. Lors de la mise en rotation du tambour, des balais frotteurs voient défiler une succession d’impulsions que l’on peut comparer à des bits en langage moderne, mais générés mécaniquement eux. Un organe intelligent, l’enregistreur, décide l’arrêt de la rotation lorsque le nombre voulu d’impulsions est atteint, ce qui correspond à, par exemple, la dizaine du numéro de l’abonné désiré. Cette opération est répétée autant de fois qu’il le faut sur d’autres sélecteurs analogues à celui-ci pour la sélection des autres chiffres du numéro de l’abonné demandé.

La plus grande partie du trafic téléphonique ne s’effectue pas en local. Les appels vers le boucher du coin de la rue pour commander le rôti du dimanche ne sont pas les plus fréquents. Pour joindre un abonné d’une zone géographique éloignée, il est nécessaire de faire passer la communication dans un centre de transit. Là où je veux en venir, c’est que ce vieux central a su s’adapter aux techniques modernes des nouveaux venus de l’époque.

 

A la fin des années 1970, un très grand central électronique a été mis en service à Paris sous le jardin des Tuileries. Eh bien notre bon vieux Central de Suresnes et ce tout jeune central dialoguaient sans conflit de génération. Les bits "mécaniques" envoyés de Suresnes étaient interprétés comme des bits électroniques à leur arrivée à Paris. C’était pas beau, ça?

Cette vue, prise au ras du sol, donne une idée d’une toute petite partie d’un central téléphonique de ce type. La hauteur de ces baies est d’environ trois mètres. L’ensemble couvre une surface un équivalente à celle d’un court de tennis, très souvent réparti sur plusieurs étages d’un bâtiment. Et tout ceci pour gérer le trafic de (seulement) 8000 abonnés!

 

La relation du technicien avec son central était très particulière. Il le sentait vivre: son bruit (impressionnant vers les 11h du matin, heure du trafic la plus chargée) était révélateur de ses humeurs. L’un des moyens de déceler une anomalie était donc l’oreille. Ses emballements ou au contraire ses silences anormaux entraînaient une réaction sur le champ des techniciens. Le nez était parfois utile, quand un électroaimant restait sous tension trop longtemps et s’échauffait. Dans le même registre, le toucher permettait de déceler des organes anormalement chauds.

Autre sens sollicité: la vue. Il pouvait arriver que lors de rondes de nuit, tout éclairage éteint, de petites étincelles soient rendues visibles alors qu’elles ne l’auraient pas été de jour. Mais bien sûr, la méthode de recherche de panne la plus fréquente était le test avec schémas et lampe de test. Elle requérait logique et ressenti de la mécanique. Ce qui, à mon sens, accroissait le charme du dépannage.

C’étaient des relations affectives qui se créaient et que j’illustrerais avec cet exemple: les enregistreurs, organes intelligents, donc peu nombreux (toute ressemblance avec etc etc.) étaient désignés par certains par un prénom (souvent féminin... ) plutôt que par leur numéro. Au nombre de 96 dans mon central, j’avais opté pour les appeler par un département. Mon chouchou était tout naturellement le Jura.

 

Pour entretenir un central de ce type, il fallait un personnel nombreux:

  - Des dames nettoyeuses, car de nombreux organes n’étaient pas protégés de la poussière.

  - Des régleurs, car toute cette mécanique était sujette à usure et à casse

  - Des techniciens, chargés de trouver les pannes.

  - Des câbleurs, chargés des modifications inhérentes au changements d’abonnements téléphoniques.

  - Des dames des jonctions, chargées du suivi des liaisons entre centraux, et des observations de trafic

  - Des dames des Statistiques, pour l’affectation des numéros et l’étude du trafic

  - Des dames du bureau d’ordre (pas pour donner des ordres! ni pour le maintenir! c’était le nom du secrétariat à l’époque)

  - Et bien sûr, un chef de Centre!

Je n’ai que trop rarement retrouvé l’ambiance de ce central. Il y régnait un sain esprit de camaraderie, nous venions pour la plupart des quatre coins de France et d’Outre-mer. L’entraide professionnelle et extraprofessionnelle n’était pas un vain mot. On travaillait bien, en se ménageant de bons moments de convivialité, et tout en prenant le temps de s’amuser (voir la rubrique: les blagues). Vous comprendrez après tout ceci que lorsque "mon" central a été remplacé par un central électronique, j’ai voulu en sauver une petite partie de la ferraille. Le démontage n’a pas été une mince affaire, mais quand on aime... Et mon petit bout de central m’a suivi dans mes divers déménagements (c’est volumineux et très lourd)! On me sollicite parfois pour des expositions, et c’est l’occasion de voir le seul Rotary qui tourne peut être encore. Quelqu’un m’a dit que je faisais donc partie du Rotary Club!

LE SYSTEME R6

 

Ce système a été installé majoritairement en province. C’est aussi un système rotatif, mais, contrairement au système Rotary, la rotation des organes tournants s’effectue de façon autonome. La maquette ci-contre n’est pas du "pur R6", ces centraux avaient été démontés avant mon arrivée en Normandie. Elle m’a été donnée par mes collègues du Central téléphonique de Bernay, dans l’Eure, où elle servait d’autocommutateur interne. Elle présente le grand avantage de visualiser de façon complète l’établissement d’une communication, depuis le décroché de l’abonné demandeur, ce qui se passe lors de la numérotation sur le cadran, la recherche de l’abonné demandé, la sonnerie, et la mise en communication des deux postes. Les bruits et les mouvements de l’époque revivent, comme pour les autres matériels décrits ci-dessus et ci-dessous.

 

LES SYSTEMES CROSSBARR

 

Les systèmes rotatifs ci-dessus ont longtemps donné satisfaction, mais ils présentaient quelques inconvénients: leurs nombreux éléments mécaniques étaient sujets à usure, et pannes. Ils ont été accusés d’une certaine lenteur. Enfin, ils prenaient beaucoup de place. Ce sont les systèmes crossbarr qui leur ont succédé, le Pentaconta en région parisienne, et le CP400 en province. Dans le mot crossbar, il faut deviner les mots "croiser" et "barres". La connexion électrique se faisait au point de rencontre d’une barre horizontale et d’une barre verticale, la comparaison venant à l’esprit est le jeu de la bataille navale (C8: coulé!). Vitesse, nombre de pièces en mouvement réduit au minimum, fiabilité et capacité accrues, bruit réduit, capotage de tous les éléments, tous ces avantages ont permis de faire face au spectaculaire accroissement du parc téléphonique.

A noter que les fils ne sont plus soudés, mais vrapés, c’est à dire qu’ils sont enroulés sur leur support. Les problèmes de soudures sèches et de grains de soudure se "baladant" avaient disparu!

AUTRES MATERIELS PELE-MELE

 

La pièce la plus grande en bois est un tableau d’hôtel pour gérer les communications des différentes chambres.

A droite, une boite d’essai destinée à une mesure fine d’une ligne d’abonné.

Avec ses deux beaux cadrans: un pont de Weathsone, pour la localisation précise d’un défaut en ligne.

Au premier plan, le standard allemand me servant à passer une communication manuelle.

On reconnaît les isolateurs d’un ligne aérienne, solidarisés sur leur support par du plâtre.

Ci dessous, à gauche, un tableau de gérante de cabine. L’une des attributions du personnel d’un bureau de poste était d’établir la communication entre le client sur place, dans une des cabines, et le correspondant distant.

 

Ensuite: un impulsographe, permettant d’enregistrer avec précision sur une bande de papier déroulante la durée d’une impulsion électrique.

Puis d’anciens répondeurs.

Au premier plan à gauche, quasiment tout le matériel nécessaire au dépannage dans un central dont l’incontournable lampe frontale, le carnet d’outillage, un "Métrix" (donné par Norbert), des cambreurs pour le réglage des relais. La lampe de test n’est malheureusement pas là, mais le sera dans la version 2. Ce fût le principal outil qui a permis de faire fonctionner le téléphone pendant des décennies.

 

L’organe le plus important au second plan est un enregistreur d’un central R6. Contrairement au système Rotary, un enregistreur en panne pouvait être immédiatement remplacé par un autre provenant du lot de maintenance.

Au second plan à droite: des organes de central Rotary 7B1. Ces centraux ont succédé au Rotary 7A. Ils se caractérisaient principalement par une simplification et une uniformisation des constituants, le remplacement des isolants coton par des isolants synthétiques, et par l’arrivée du codage permettant de diminuer de façon significative le nombre des relais.

Au premier plan à droite: le générateur de cadences. La cadence des tonalités d’occupation et de sonnerie étaient obtenue par différentes cames actionnant des contacts électriques.

LES BLAGUES (Extraits)

Celle qui marchait à tous les coups

Le plus grand danger dans un central téléphonique, c’est l’incendie. Même un plantage complet du central, c’est moins grave, car après en avoir trouvé la cause, on arrive toujours à le faire redémarrer. Alors qu’un incendie, ça se propage très vite, en raison des baies qui constituent de véritables cheminées, des matériaux isolants fortement combustibles (coton dans le cas du Rotary 7A) et de la présence du courant électrique qui entretient le feu. Et l’intervention des pompiers, même si elle est efficace, n’arrange pas les choses: les équipements sont détrempés par les mètres cube d’eau déversés. Bref, la hantise de tout bon technicien qui se respecte, et de tout le personnel. Après avoir planté un tel décors apocalyptique, vous devez vous demander ce qu’une blague peut bien venir faire dans un contexte aussi grave. Eh bien voilà: l’arrivée d’un nouveau technicien était toujours un événement heureux. Plongé dans une réflexion puissante, et tout à la recherche de sa panne récalcitrante, il ne se doutait pas qu’un collègue en se cachant venait subrepticement à l’arrière de l’organe en panne avec des intentions peu bienveillantes.

 

Celui-ci sortait de sa poche un morceau de tuyau de gaz, vous savez, celui qui porte la mention à remplacer avant 1969, et que l’on a toujours pas remplacé en 1975, voire plus! Il introduisait discrètement l’une des extrémités au plus près de l’endroit où notre nouveau collègue s’échinait sur sa satanée panne. Puis il allumait une cigarette, et lâchait tout doucement une bouffée de fumée à l’autre extrémité du tuyau. La fumée, disciplinée comme pas une, s’échappait dans un joli panache sous les yeux horrifiés de notre jeune collègue, persuadé d’avoir fait une grosse bêtise. Et c’est là qu’il fallait avoir de bonnes réactions et une bonne organisation. Comme le hasard fait toujours bien les choses, nous étions tous dans les parages. Celui qui avait le rôle principal était posté devant le téléphone d’urgence directement relié à la caserne de pompiers. Et ce n’était pas toujours évident de voir arriver comme un fou notre jeune collègue, se précipitant sur le combiné dans la ferme intention de demander l’intervention des pompiers, et de l’en empêcher!

Le Baptême

Celle-là, impossible d’y échapper pour le nouvel arrivant. Le matériel nécessaire était religieusement gardé dans un endroit secret. Il faut le dire, il avait été testé de nombreuses fois et donnait pleinement satisfaction (sauf pour l’intéressé, ça va de soi). Il fallait donc attendre que le nouveau soit en plein labeur et venir le chercher en lui disant que le Bureau d’Ordre l’appelait au téléphone. Il arrivait sur le champ, pensez donc, des fois que ce serait une bonne nouvelle!

 

Le combiné était là, posé négligemment sur le bureau, attendant la main fébrile qui le portera à l’oreille. Joignant la parole au geste, le "allo" tant attendu était lâché! Alors une pression formidable sur la poire remplie d’eau dissimulée sous le bureau propulsait l’eau dans le faux cordon et arrivait jusqu’à l’oreille de notre infortuné collègue.

On avait beau lui expliquer qu’il avait dit " à l’eau" il fallait quand même quelques heures pour qu’il se calme. Et l’on dit que pour calmer quelqu’un, rien ne vaut une douche froide!

Le Fer à Souder

Le premier geste de tout bon technicien à son arrivée le matin était immuablement de brancher son fer à souder. En cas de besoin dans la journée, il était donc immédiatement opérationnel. A ce stade, une petite explication technique s’impose. Rassurez vous, ce n’est pas compliqué. Un fer à souder se compose d’une "panne", l’élément qui permet de souder, introduite dans un logement chauffant. La panne ne remplit pas l’espace en totalité. Alors là, on peut dire un grand merci à celui qui a eu cette idée géniale d’utiliser cet espace à d’autres fins! On avait jeté notre dévolu sur notre chef, qui avait le profil voulu, c’est à dire très gentil, mais un peu râleur. Un matin, quelqu’un était donc arrivé en avance, s’était saisi du fer à souder de la victime, et avait rempli de graisse l’espace intérieur laissé libre autour de la panne. Vu de l’extérieur, rien n’avait changé, le travail ayant été fait très proprement.

 

Il ne restait plus qu’à attendre l’arrivée du propriétaire du fer à souder, le branchement, et surtout le gros nuage de fumée qui s’en suivrait. Mais les choses ne vont parfois pas comme on veut, on l’a tous remarqué au moins une fois dans notre vie. Allez donc savoir pourquoi, ce matin là, notre collègue à dérogé à la règle, et n’a pas branché son fer. Qu’à cela ne tienne, s’est on dit, ça sera pour demain. Le lendemain et les jours suivants, RIEN! Puis un matin, alors que plus personne n’y pensait, une épaisse fumée a subitement envahi notre espace vital. On s’est tous précipité, ayant toujours en tête cette obsession d’un début d’incendie. L’origine de la fumée nous est subitement revenue! "Eh bien, qu’est-ce qu’il a donc ton fer à souder?" lui a t’on demandé d’un ton réprobateur. On voyait bien qu’il n’avait pas l’air content, mais le pire, c’est quand un autre collègue a lancé à la cantonade: "moi je lui mettrais un PV au propriétaire de ce fer, car ça prouve que ça fait au moins une semaine qu’il ne s’en est pas servi!".

Le Lino

Dans tous les centraux, les sols étaient recouverts d’un solide lino consciencieusement lustré chaque jour, ce qui le rendait particulièrement glissant car nous étions chaussés d’espadrilles. Voyez comme la nature humaine sait s’adapter: plutôt que de râler comme on pourrait le faire maintenant, on avait choisi de tirer parti de cet état de fait. Notre collègue (celui du fer à souder) utilisait remarquablement cette qualité de glisse pour gagner du temps dans ces déplacements. Il avait une tendance naturelle à toujours courir, et connaissant parfaitement ses parcours, il se laissait glisser plusieurs mètres avant de prendre son virage. On était tous en admiration devant ses qualités sportives étonnantes pour son âge.

 

Mais quelqu’un s’est dit un jour que ça commençait à manquer un peu de piquant. Alors un matin, on l’a vu nettoyer consciencieusement une petite zone de lino, de façon à éliminer une partie glissante de la zone de freinage de notre collègue. On l’a appelé pour un coup de téléphone très urgent, et l’avons vu arriver tout aussi rapidement, sinon plus que d’habitude. On a pu constater que l’homme n’a rien à envier à l’animal pour retrouver son équilibre dans des situations périlleuses. Les bras jouent un grand rôle dans des cas comme ça, servant de façon désordonnée de balancier. Son équilibre tant bien que mal retrouvé, il a regardé le lino, puis nous d’un air suspicieux. Compatissants, on lui a dit que quelque liquide avait du être renversé là par mégarde...

Dernière mise à jour: Lun, 30 novembre, 2009 14:48

 

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