INTRODUCTION

 

Fig 1

 

 

Le bébé venait de s’endormir. D’une légère pression du doigt, Hémiounou entretenait le mouvement du berceau oscillant dans lequel dormait le dernier de ses enfants. Hémiounou était heureux, l’arrivée de ce garçon l’emplissait de bonheur et d’espoirs. Il allait enfin pouvoir ajouter au fronton de sa maison, en hiéroglyphes dorés, la mention "père et fils" à la suite de "Hémiounou, architecte". Depuis le temps qu’il en rêvait! Son bonheur aurait été total s’il n’avait pas été tracassé par le chantier qui l’attendait. Pharaon venait de lui confier la réalisation d’une pyramide qui dépassait en taille, en difficultés tout ce qui avait été fait jusque là. Et pour couronner le tout, il fallait faire très vite! Et Khoufou était connu pour son mauvais caractère! Le premier problème de taille était la manutention d’une quantité pharaonique de blocs de pierre. Tout en s’approchant du berceau pour mieux voir son fils, l’une de ses babouches vint se placer sous la partie arrondie du berceau grâce à laquelle le mouvement oscillant peut être entretenu sans effort. Le berceau, à peine ralenti, franchit cet obstacle imprévu. Hémiounou, intrigué, recommença l’expérience en mettant ses deux babouches côte à côte, et le berceau continua son balancement, c’est à peine s’il fallait accentuer l’impulsion pour le franchissement de l’obstacle babouches. Hémiounou fila à la remise et revint avec deux planchettes. Il plaça la première au sol comme s’il avait voulu stopper le mouvement du berceau. Celui-ci franchit l’obstacle et s’arrêta sur la planchette. Hémiounou plaça la deuxième planchette dans le prolongement de la première. Il relança le berceau, qui reprit son mouvement oscillant sur les deux planchettes réunies, comme si de rien n’était. Hémiounou courut à la remise chercher deux autres planchettes et répéta avec encore plus de facilité l’opération de l’autre côté du berceau. Le berceau de son fils s’était élevé d’une façon déconcertante de l’épaisseur des planchettes! En répétant l’opération, il suffirait de mettre autant de couches de planchettes que nécessaire pour arriver à la hauteur voulue! Tout heureux, Hémiounou prit son fils dans ses bras et le serra très fort contre lui. Le bébé se réveilla, et tout étonné, se trouva bien content d’être bercé joyeusement par son papa.

Un tout petit doute subsistait malgré tout: cette expérience provoquée bien involontairement se reproduirait-elle avec une charge beaucoup plus importante dans le berceau? Alors là, ça n’allait pas être facile, remplir le berceau de pierres! Jamais sa femme n’accepterait une telle absurdité! Heureusement, le lendemain matin, l’épouse attentionnée, dit à son mari avant de partir faire les courses: "chéri, ne t’inquiète pas, je vais rentrer un peu plus tard, je passe voir ma sœur". En vérité, elle était très fière de partir avec leur fils et de pouvoir faire la causette en cours de route.

Dès qu’elle fut partie, Hémiounou mit le berceau oscillant sur la terrasse, et le remplit de pierres. Tout en surveillant l’entrée, au cas où sa femme aurait oublié quelque chose, il reproduisit l’expérience de la veille. Tout se passa comme il l’avait prévu, seul le lancement fut un peu plus long, mais ne nécessita pas d’effort supplémentaire. Il ne restait plus qu’à faire fabriquer un exemplaire dépouillé de la partie haute, sur lequel la pierre à élever serait posée.

Et c’est ainsi que, selon la légende, le berceau oscillant changea de statut, pour s’élever à celui d’ascenseur oscillant. Le nom et l’usage de l’ascenseur oscillant se perdirent au fil des temps, que dis-je, des millénaires. On en trouva de nombreux exemplaires miniatures lors des fouilles. C’est l’égyptologue Georges Legrain qui rebaptisa cet objet "ascenseur oscillant" à la fin du 19ème siècle.

Personnellement, je nommerais affectueusement cet objet formidable "le couteau suisse égyptien". Pourquoi? Lisez et regardez la suite!

 

 

Le plus court chemin d'un point à un autre est la ligne droite,
à condition que les deux points soient bien en face l'un de l'autre.
Pierre Dac (1896/1975)

 

 

Et dans l'affaire qui nous préoccupe, nous avons de la chance, ce grand principe peut s'appliquer, car le point de départ d'un bloc de pierre est bien en face de son point d'arrivée.

Alors, pourquoi prendre un parcours alambiqué?

 

1ère FONCTION POSSIBLE: L'ELEVATION

A

B

C

Fig 2

Les dessins ci-dessus représentent la pierre à élever (en jaune), posée sur l’ascenseur oscillant (en rouge). En A, l’ensemble est au repos. Le passage de A à B, et à C ne s’effectue pas en une seule poussée...

 

Ce sont de légères poussées successives qui accroissent l’amplitude du mouvement. Le mouvement oscillant est entretenu par de légères poussées.

 

Fig 3

Question: en supposant que l’ascenseur oscillant et sa charge se soient élevés, comment faire pour éviter que l’ensemble ne retombe?

 

Réponse: Tout à chacun vous le dira: il faut placer quelque chose entre l’ascenseur et le sol, dans le cas présent une planche en bois.

 

Fig 4

Mais comment faire pour la placer cette planche? L ’astuce, c’est de la scinder en deux, et de profiter des mouvements oscillants pour placer chaque demi-morceau au bon moment!

 

Fig 5

 

Fig 6

Et le tour est joué!

 

Pourquoi les planches n’ont-elles pas la même longueur? Pour que les jonctions ne constituent pas une "amorce de rupture" au fur et à mesure de l’élévation, et qu’ainsi cette disposition rigidifie l’ensemble.

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Fig 7

 

Fig 8

Peut-être pensez-vous que tout cela doit être bien long? Eh bien, pas autant qu’il n’y paraît!

Je ne peux pas vous dire tout de suite l'évaluation de la durée que j'ai faite. Vous la trouverez bientôt ci-dessous!

 

 

Variante: après un certain nombre de planches atteint, celle-ci sont remplacées par des bastaings. L’éventuel avantage de cette disposition est une économie de main d’œuvre pour la fabrication des planches. Je regrette de n'avoir pu accéder aux ouvrages de Georges Legrain, car je crois que l'utilisation de bastaings y est mentionnée. Cette opération n'est pas délicate, elle comporte deux phases. L'ascenseur est dans un premier temps basculé à l'opposé du côté de l'intervention. Les planches sont retirées et le bastaing prend leur place. Dans le second temps, l'ascenseur est basculé à l'inverse de la première phase. Dans ce cas, il est nécessaire de maintenir l'ascenseur pendant le remplacement.

Fig 9

 

Ce dessin représente l’ascenseur arrivé à destination, à la hauteur voulue. Quelques remarques sont nécessaires. La partie centrale comprise entre les deux rangées de planches est constituée de pièces dont un exemplaire est représenté par la figure jaune. Ces pièces ont pour vocation de rigidifier l’ensemble support de l’ascenseur. Lors de l’élévation, elles n’ont quasiment pas d’effort à subir. C’est la raison pour laquelle elles sont à claire-voie. Le bois était un matériau rare à cette époque en Égypte, il fallait l’économiser! Les degrés de la pyramides respectent l’angle de 52°. Dans cet exemple, les blocs ont pour dimensions: L=1m50, l=0m80, h=1m20. Le bloc en cours d'ascension, vu de profil, a les mêmes dimensions.

 

Le décor étant planté, je vous entends dire: "comment déplacer maintenant le bloc latéralement?"

La prochaine fois que vous ferez de la balançoire, faites attention à un tout petit rien: au moment précis où la course ascendante s’arrête, et juste avant que la course descendante ne commence, vous aurez l’impression, et ce n’est pas qu’une impression, que vous êtes en apesanteur, et que vous ne pesez plus rien!

Il en va de même pour l’ascenseur oscillant: on va profiter de ce court instant pour faire légèrement pivoter l’ensemble ascenseur et sa charge en appliquant une légère force à l’opposé du point de contact. Tout en entretenant le mouvement oscillant, l’ascenseur voit sa trajectoire modifiée (et il serait tout à fait aisé de lui faire faire un quart de tour…). En répétant judicieusement l’opération, l’ensemble va arriver à la destination voulue, et ceci avec le moindre effort.

Fig 10

 

Ces quatre dessins représentent la vue de dessus du précédent dessin fig 9.

Le bloc à déplacer se trouve sur la première strate, l’ascenseur oscillant l’ayant amené à la hauteur de la deuxième strate.

Le mouvement oscillant est crée.

 

Fig 11

 

Une légère force est exercée sur le bloc, celui-ci pivote légèrement.

Le mouvement oscillant n’est pas interrompu.

 

Fig 12

 

Une légère force est exercée à l’opposé de l’endroit précédent. Le bloc pivote à nouveau.

 

Fig 13

 

Après avoir opéré plusieurs pivotements, le bloc est arrivé sur la deuxième strate.

Il ne reste plus qu’à procéder de même pour gravir les strates suivantes...

Les entretoises intermédiaires, (rappelez-vous, les pièces jaunes Fig 9), sont remplacées dans la partie haute, par de solides planches, qui doivent affronter le passage de l’ascenseur oscillant et de sa charge.

 

Je ne cherche pas à vous convaincre du bien fondé de ce principe. Il faut maintenant que je vous le dise: j’ai fabriqué un petit ascenseur oscillant, en bois bien sûr, comme il y a 4500 ans. Ce n’était pas trop compliqué! Je dois avouer que j'ai eu une petite émotion lorsque, une fois terminé, je lui ai mis sa charge sur le dos! Comment allait-il se comporter? Eh bien, il ne m'a pas déçu! Après sa première période de balancement, il est sagement venu se remettre dans sa belle position initiale! Il n’était pas question pour moi de tailler un bloc de pierre de 2,5 tonnes, ni de mouler un bloc de béton de ce poids. J’ai donc réalisé le tout à échelle réduite avec une vielle batterie de voiture et mon ascenseur à la taille correspondante.

Réponse à votre interrogation: tout ceci n'est-il pas trop long? J'ai simulé les planches à placer sous l'ascenseur oscillant par des planches de contreplaqué de 5mm d'épaisseur. A l'échelle 1/6ème pour atteindre une hauteur de 1m20, il en faut 40 couches. Le verdict: à raison de, en moyenne de 30 secondes par élévation d'une couche, il faut 20min pour une élévation de 1m20. Et environ 2min pour passer d'une strate à l'autre. Puis, bis repetita. Et combien d'hommes faudrait-il pour cela grandeur nature? Au minimum 6, au maximum 10. Leur effort? minime, même pour ceux chargés de créer et d'entretenir le mouvement de l'ascenseur oscillant.

 

La batterie de voiture me convenait bien, car elle m’évitait les réflexions du genre: "Évidemment que ça marche, tu as pris quelque chose de léger!". Le plus long a été la fabrication des planches miniatures, car c’est vrai, il en faut un grand nombre!

Eh bien, tout ce que j’ai décrit ci dessus a fonctionné en ne me servant que du petit doigt, et sans effort! Certes, cela ne veut pas dire qu’en réalité de beaucoup plus lourdes charges aient pu être manœuvrées ainsi, seule l’expérience à l’échelle réelle pourrait le dire.

Votre nouvelle interrogation: mais avec un tel système, combien de pierres sont montées par jour? Il faut bien se dire que la pyramide mesure à sa base 230m, et qu'au départ, on peut imaginer le nombre d'équipes travaillant de front! Et que dire si des équipes travaillent non pas sur une, mais sur les quatre faces!

Objection votre honneur: il faut prendre en compte le temps de redescente des planches au niveau du sol pour leur nouvelle ascension... A cela, deux réponses possibles:

  - si les moyens humains le permettent, la chaîne humaine

  - dans un souci de rationalité: la rigole laissant glisser les planches arrivant dans un bac à sable

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Patience et longueur de temps font plus que rage ni que force
(le lion et le rat)
Jean de la Fontaine (1621/1695)

 

 

NB: tout ce qui précède peut rappeler la théorie de Sir Mattew Flinders Petrie. Celle-ci préconise l'élévation par actions successives de leviers, avec adjonction de pièces de bois intercalées au fur et à mesure de l'élévation. Je suis persuadé que ça devait marcher, mais le petit bémol que j'émettrais, ce serait la lenteur...

 

2ème FONCTION POSSIBLE: L'AVANCEMENT ET LE TRANSPORT

En faisant joujou avec mon nouveau jouet, je me suis dit que, si une légère force, exercée au bon moment et au bon endroit, pouvait le faire pivoter, pourquoi une légère force exercée dans le bon sens, ne le ferait-il pas avancer...

Eh bien ça a marché! Certes, l’avancement pour une oscillation n’est pas grand, mais elles se répètent très rapidement, et de ce fait on voit avancer le bloc de pierre (ma batterie) à vue d’œil! Pourquoi ne pas imaginer un dispositif de rails (en bois...) sur lesquels les ascenseurs oscillants se seraient succédé portant leur lourde charge?

 

Imagination aidant, pourquoi ne pas essayer de faire gravir une pente au vaillant petit ascenseur oscillant? Aussitôt pensé, aussitôt fait! Dans une pente, ça marche aussi! Ma pente à moi était faible, environ 4%. Au delà, l’avancement avait bien lieu, mais l’ascenseur reculait aussitôt après son point d’arrivée. S’il fallait approfondir dans cette voie, je pense qu’il faudrait considérer plus attentivement le coefficient de frottement entre l’ascenseur et les "rails" d’une part, et le nombre d’humains à la manœuvre d’autre part.

Fig 14

Fig 15

Fig 16

 

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3ème FONCTION POSSIBLE: DEVINEZ! CE SERAIT LA PLUS BELLE!

En faisant mes nombreux dessins, je suis allé un peu trop loin dans le déplacement de l’ascenseur oscillant fig 13.

 

Je le refais ci-dessous, ça ne coûte qu’un copier-coller après tout.

Fig 17

Le bloc de pierre venait en contact avec la face verticale de la strate suivante. Alors, je me suis demandé ce qui se serait passé si les ouvriers avaient continué à entretenir le mouvement de l’ascenseur oscillant. Vous me voyez venir avec mes grands sabots...

 

Il y aurait eu frottement, et qui dit frottement dit usure. Très probablement les deux faces en contact se seraient polies mutuellement pour arriver à une similitude de surfaces! Il fallait donc perfectionner le système pour le rendre exploitable. Ce qui suit pourrait être une utilisation qu'ont fait les Égyptiens des ascenseurs oscillants.

Les deux blocs dont les surfaces sont à rendre les plus jointives possibles sont placés chacun sur un ascenseur oscillant.

Ces deux blocs sont amenés en contact l’un l’autre (maintenant on sait faire, voir ci-dessus)

Les "ouvriers" créent le mouvement oscillant de chaque ascenseur, mais en opposition, ce qui en principe doit accélérer l’usure des faces en contact.

Pour maintenir les deux blocs en contact, des "ouvriers" poussent les blocs en mouvement de façon oblique pour provoquer la friction entre eux et compenser l’usure.

 

Il existe de très nombreuses théories expliquant la construction de la pyramide de Khéops. Sauf erreur de ma part, aucune n’inclue la technique de taille des blocs de granit de la grande galerie et de la chambre du roi pour obtenir une telle perfection de jonction des blocs avec les moyens de l’époque. L’expression consacrée est: "on ne peut pas passer une feuille de papier dans le joint".

S’il existe bien un consensus entre chercheurs, c’est bien celui d’absence d’explication à ce sujet...

Ce qui précède n’est probablement pas la solution utilisée par les Égyptiens, mais elle a le mérite d’exister, et de pouvoir être expérimentée sans porter atteinte à l’intégrité de la pyramide.

CONCLUSION

J'ai voulu réhabiliter, ou plutôt habiliter, cet objet peu considéré à sa juste valeur (...). Je ne dis pas que lui seul à permis la construction de la pyramide, mais je suis convaincu qu'il en a été un auxiliaire précieux! Je pense qu'il a fallu lui adjoindre un allié, là où la tâche allait non pas au delà de ses forces, mais de ses possibilités... C'est pourquoi:

Prochain épisode: la quête de Sophie N. de la machine d'Hérodote, ou plutôt, de la machine relatée par Hérodote, pour l'élévation des blocs de pierre. Il est peu probable que la machine de Sophie soit la réplique de celle d'il y a 4500 ans. Mais elle aurait pu, avec les connaissances et les matériaux de l'époque, être fabriquée et se révéler étonnement efficace...

Dernière mise à jour: Lun, 30 novembre, 2009 14:45

 

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